Une fessée qui part, des cris qu’on regrette dix minutes plus tard, une punition qui humilie : si vous vous posez la question, vous êtes en bonne compagnie. Selon l’IFOP (2022), 79 % des parents déclarent avoir eu recours à au moins une violence éducative ordinaire, 65 % à au moins deux, 49 % à au moins trois. Ce chiffre est déclaratif, mais il dit l’essentiel : ces gestes sont banals, souvent hérités, et ce n’est pas un signe de mauvais parent que de les avoir faits.
Banal ne veut pas dire sans effet. Les violences éducatives ordinaires (cris, humiliations, fessées) n’ont pas d’efficacité éducative reconnue. L’American Psychological Association et l’American Academy of Pediatrics le disent clairement, et rattachent à ces pratiques des effets néfastes à court terme (difficultés cognitives, troubles du comportement) comme à long terme (troubles mentaux). Ce sont des risques accrus observés dans les études, pas un destin individuel. Et depuis 2019, la loi les proscrit.
Ce que ces gestes font au cerveau d’un enfant
Le rapport présenté à l’Assemblée nationale sur les neurosciences est net : un enfant soumis à des punitions humiliantes ou à des cris répétés est affecté dans son développement, dans ses apprentissages et dans sa relation aux autres. La formulation est générale, sans mesure chiffrée, et elle ne distingue pas un cri isolé d’un climat de cris quotidiens. Les sources parlent de gestes répétés ; aucune ne fixe de seuil à partir duquel les effets apparaîtraient, et il serait malhonnête d’en inventer un.
Un exemple d’observation : en 2012, Martin Teicher a montré que l’hippocampe, une région du cerveau liée à la mémoire et à l’apprentissage, était diminué de volume chez des enfants humiliés physiquement et/ou verbalement. C’est une observation sur des groupes d’enfants, pas une loi qui s’appliquerait à chaque enfant ayant reçu une gifle ou un hurlement.
Une étude de Murray Strauss va dans le même sens : chez les enfants de 2 à 4 ans, ceux qui n’avaient pas reçu de fessées avaient en moyenne des quotients intellectuels supérieurs de cinq points à ceux qui en avaient reçu. Il s’agit d’une moyenne de groupe, pas de ce qui arrivera à votre enfant.
Ce que l’on observe chez l’enfant, et pourquoi ça ne « marche » pas
Beaucoup de parents se demandent surtout si ça sert à quelque chose, et c’est une bonne question : on se dit qu’à défaut d’être agréable, la méthode obtient au moins un résultat. Les grandes institutions de santé répondent que non. Les deux organisations américaines citées plus haut reconnaissent l’inefficacité éducative de ces pratiques, et leur associent, à court terme, des difficultés cognitives et des troubles dits externalisés, c’est-à-dire des comportements tournés vers l’extérieur (agressivité, opposition).
Le paradoxe est là : le geste censé corriger un comportement est associé à davantage de troubles du comportement. Un enfant qu’on crie ou qu’on frappe cesse peut-être sur le moment, parce qu’il a peur ou qu’il est sidéré, mais cela ne lui apprend ni à gérer sa frustration ni à comprendre ce qu’on attendait de lui. Il arrive aussi que les crises répétées d’un enfant soient le signe d’un stress que l’on n’avait pas repéré, un sujet que l’on développe dans cet article sur le stress chez l’enfant.
Ce que l’on retrouve à l’âge adulte
C’est là que les conséquences dépassent l’enfance. Les enfants exposés à des châtiments corporels, des cris et des insultes montrent des niveaux plus élevés de dépression et d’anxiété. Selon l’Université de Genève (CIDE), ces violences peuvent aussi favoriser des comportements autodestructeurs, comme l’automutilation ou les tentatives de suicide. Le verbe est au conditionnel pour une raison : il s’agit d’un facteur de risque parmi d’autres, pas d’une chaîne de cause à effet systématique.
La synthèse de recherche utilisée pour cet article ajoute, pour les adultes ayant subi ces pratiques, un risque majoré de dépendance à l’alcool ou aux drogues, ainsi qu’un risque accru de maladies auto-immunes, de cancers ou de maladies cardiaques. La source primaire n’est pas précisée, d’où la prudence : on parle de risque majoré, pas de certitude. Le rapport de l’OMS rattache par ailleurs la délinquance, la criminalité et la violence conjugale, en partie, aux violences éducatives.
Si vous avez vous-même reçu des fessées ou des humiliations enfant, rien de tout cela ne dit que vous en portez forcément les traces. Beaucoup d’adultes n’en gardent pas de séquelles durables, d’autres si. Ce que ces données permettent, c’est de comprendre pourquoi certaines réactions (colère qui monte vite, peur de décevoir) peuvent avoir une origine ancienne. Cet article sur les réflexes archaïques et la colère explore une autre piste de lecture pour ces réactions.
Le risque de reproduire le schéma
Les enfants qui grandissent dans des environnements violents sont plus susceptibles de reproduire ces comportements avec leurs propres enfants. C’est une tendance statistique, pas une fatalité. Concrètement, on a tendance à faire ce qu’on a vu faire, surtout quand on est épuisé et que la crise s’éternise : le geste ou la phrase qu’on s’était juré de ne jamais avoir remonte tout seul. Le repérer, c’est déjà prendre de la distance avec lui.
Ce que dit la loi depuis 2019
Depuis le 10 juillet 2019, l’article 371-1 du code civil précise que « l’autorité parentale s’exerce sans violences physiques ou psychologiques ». La loi ne détaille pas une liste de gestes autorisés ou interdits ; elle pose un principe, qui couvre la fessée comme les humiliations verbales. Selon l’IFOP, 63 % des parents connaissent cette loi : plus d’un tiers ne la connaît donc pas, ce qui n’a rien de surprenant pour un texte récent qui n’a pas été beaucoup relayé.
Violence ordinaire et maltraitance : deux choses distinctes
L’expression « violences éducatives ordinaires » désigne des gestes courants, commis le plus souvent sans intention de nuire, par des parents qui pensent bien faire ou qui craquent. Elle se distingue de la maltraitance caractérisée, qui relève d’une autre gravité et d’une autre prise en charge. Mais « ordinaire » ne signifie pas « sans conséquence » : c’est précisément parce que ces gestes sont répandus qu’on les a longtemps jugés anodins.
Tous les gestes ne se valent pas non plus : un cri lâché une fois dans un moment de débordement n’est pas une punition humiliante répétée. Les études disponibles ne permettent pas de graduer précisément, et les sources parlent surtout de cris répétés et de punitions humiliantes. Un repère simple pour faire le point sur vos propres pratiques : ce geste est-il devenu une habitude, ou un accident dont vous vous excusez ensuite ?
Si vous reconnaissez une habitude, la bonne nouvelle est qu’il existe des alternatives, et que changer de manière de faire est possible à n’importe quel âge de l’enfant. Cet article sur l’art de dire du positif en famille propose une première piste concrète, au quotidien.