En 2001, Tamika Felder avait 25 ans, aucun symptôme alarmant visible, et un diagnostic qui allait effacer en quelques semaines tout ce qu’elle pensait savoir de son avenir. Vingt et un ans plus tard, elle tenait son fils dans les bras. Entre ces deux dates, il y a un cancer, une infertilité subie, une organisation qu’elle a construite de ses mains, et le geste d’une autre femme qui avait survécu aux mêmes épreuves.
Cancer du col de l’utérus à 25 ans : le diagnostic qui a tout bouleversé
Le 12 avril 2001, Tamika Felder apprend qu’elle a un cancer du col de l’utérus au stade IIb. À ce stade, la tumeur ne se limite plus à l’utérus : elle s’est propagée aux tissus environnants, ce qui place immédiatement la patiente dans une catégorie où le traitement doit être agressif et rapide.
Son protocole médical associe radiothérapie, chimiothérapie et hystérectomie. Ces trois interventions combinées augmentent les chances de survie, mais elles suppriment définitivement toute possibilité de grossesse naturelle. L’utérus est retiré ; les ovaires, irradiés, perdent leur fonction. À 25 ans, Tamika Felder est déclarée guérie. Et stérile.
Avant son traitement, une option existait : congeler ses ovocytes pour les utiliser plus tard, via une mère porteuse. Tamika n’a pas pu en bénéficier. Le coût de la cryoconservation ovocytaire, plusieurs milliers de dollars aux États-Unis, était hors de portée. Ce détail financier, anodin pour certains, a fermé une porte que beaucoup de femmes touchées par un cancer ne savent même pas qu’il existe au moment du diagnostic.
Qu’est-ce que le don d’embryon et comment fonctionne-t-il concrètement?
Un embryon congelé est le résultat d’une fécondation in vitro : un ovocyte fécondé par un spermatozoïde, cultivé jusqu’au stade de blastocyste, puis placé en congélation à -196°C dans de l’azote liquide. Les couples qui ont réalisé une FIV se retrouvent souvent avec des embryons en surplus, une fois leur projet parental accompli.
Le don d’embryon permet à ces couples de céder leurs embryons à d’autres personnes, plutôt que de les détruire ou de les conserver indéfiniment. Les bénéficiaires sont typiquement des femmes ou des couples confrontés à une infertilité médicale, comme celle causée par un traitement anticancéreux.
- Qui peut donner : des couples ayant des embryons surnuméraires après une FIV réussie, sous conditions médicales et légales selon le pays
- Qui peut recevoir : des femmes infertiles disposant d’un utérus fonctionnel, ou ayant recours à une gestatrice
- Cadre médical : bilan de santé des donneurs, tests génétiques, accord psychologique, transfert embryonnaire préparé hormonalement
- Cadre légal : encadrement variable selon les pays – en France, le don d’embryon est autorisé mais strictement encadré par la loi de bioéthique ; aux États-Unis, il peut aussi s’effectuer dans un cadre privé entre particuliers
Pour les femmes rendues infertiles par un traitement contre le cancer, le don d’embryon ouvre un chemin que ni l’adoption ni la FIV classique ne peuvent remplacer à l’identique. L’enfant né de cet embryon n’est pas génétiquement lié à la receveuse, mais la grossesse, si elle est portée par la bénéficiaire, peut l’être. Dans le cas de Tamika, son utérus ayant été retiré, une gestatrice était nécessaire.
Comment Tamika Felder est-elle devenue mère vingt ans après son cancer?
Après sa guérison, Tamika Felder ne s’est pas contentée de survivre. En 2005, elle fonde Cervivor, une organisation dédiée aux femmes touchées par le cancer du col de l’utérus. Ce réseau rassemble des survivantes du monde entier, qui partagent leurs témoignages, leurs parcours, et souvent leurs ressources.
C’est à l’intérieur de cette communauté que l’impensable s’est produit. Une autre survivante, membre du réseau Cervivor – la famille Marable – lui a proposé un don d’embryon congelé. Cet embryon était le frère génétique des jumeaux déjà nés dans cette famille. Un embryon surnuméraire, issu de leur propre FIV, offert à celle qui avait construit le réseau dans lequel elles s’étaient rencontrées.
La gestation pour autrui a permis de mener la grossesse à terme. En novembre 2022, Chayton est né. Tamika Felder avait 46 ans. Elle est devenue mère vingt et un ans après avoir appris qu’elle ne pourrait jamais l’être.
Ce n’est pas un conte. C’est le résultat d’une organisation humaine, d’une confiance construite dans le temps, et d’une décision médicale et personnelle prise par deux familles qui se connaissaient vraiment.
Cervivor et la solidarité entre survivantes : un réseau qui va au-delà du soutien moral
Cervivor a été fondée en 2005 avec un objectif précis : briser l’isolement des femmes diagnostiquées d’un cancer du col de l’utérus. Le cancer du col touche environ 660 000 femmes par an dans le monde, selon l’OMS. Beaucoup se retrouvent seules face aux séquelles, dont l’infertilité est l’une des plus lourdes à porter sur le long terme.
Ce que Cervivor a construit, c’est une communauté où les femmes parlent de choses concrètes : les séquelles sexuelles des traitements, la ménopause précoce induite par la chimiothérapie, le deuil de la maternité biologique. Ces sujets, souvent absents des consultations médicales, sont au centre des échanges.
L’histoire de Tamika montre que ce type de réseau peut avoir des effets très tangibles. Le lien entre maternité et reconstruction identitaire après une maladie grave est réel, et des espaces comme Cervivor permettent aux femmes de ne pas traverser cette question seules. C’est dans ce cadre de confiance que la famille Marable a pu formuler une proposition aussi intime qu’un don d’embryon.
Que retenir de l’histoire de Tamika pour les femmes confrontées à l’infertilité post-cancer?
Le premier enseignement est médical et temporel : la préservation de la fertilité doit être abordée avant le début du traitement, pas après. La cryoconservation ovocytaire ou embryonnaire, quand elle est possible, donne des options que l’on ne peut plus créer une fois la chimiothérapie commencée. Tamika n’a pas pu financer cette étape. D’autres femmes doivent pouvoir le faire.
Les options disponibles pour les femmes infertiles après un cancer méritent d’être connues clairement :
- Don d’embryon : recevoir un embryon surnuméraire d’un couple donneur, avec transfert chez une gestatrice si l’utérus est absent
- Gestation pour autrui : faire porter la grossesse par une autre femme, à partir de ses propres ovocytes congelés (si préservés) ou d’un embryon reçu en don
- Adoption : parcours long et encadré, mais qui permet à des enfants déjà nés de trouver une famille
- Accueil familial permanent : option moins connue, mais qui existe dans plusieurs pays
Sur le plan émotionnel, le lien qui se construit entre un parent et un enfant ne dépend pas du partage génétique. Ce que les recherches en psychologie du développement montrent, et ce que de nombreuses familles vivent, c’est que l’attachement se construit dans la durée et dans la présence quotidienne.
Tamika Felder n’a pas eu besoin d’attendre d’avoir un enfant pour que sa vie ait du sens. Elle avait construit Cervivor, accompagné des centaines de femmes, et parlé publiquement de son infertilité pendant vingt ans. Quand Chayton est arrivé en novembre 2022, ce n’était pas la fin d’une longue attente. C’était autre chose : la preuve qu’une communauté construite autour de la survie peut, parfois, engendrer de la vie au sens le plus littéral du terme.