Seulement 22 % des adolescents français de 14 à 16 ans estiment apprendre à l’école ce dont ils auront vraiment besoin. Ce chiffre dit tout ce que les parents ressentent confusément à chaque rentrée : quelque chose coince. Une futurologue reconnue a tenté de projeter ce que sera l’école dans moins de trente ans – et ses conclusions sont à la fois rassurantes et déroutantes.
Le livre blanc qui imagine l’école de 2050
Le 4 septembre 2023, la plateforme de tutorat GoStudent publiait un livre blanc intitulé « L’éducation en 2050 : la fin de l’école telle que nous la connaissons aujourd’hui ». Pas un rapport de plus signé par un ministère. Ici, le travail a été confié à Tracey Follows, futurologue citée par Forbes parmi les 50 femmes les plus influentes du secteur à l’échelle mondiale.
Tracey Follows est également professeure spécialisée en Digital Futures and Identity. Ce n’est pas une théoricienne des nuages : elle conseille des entreprises et des gouvernements sur les transformations à venir. Quand elle parle d’école en 2050, elle s’appuie sur des tendances mesurables, pas sur de la science-fiction.
Pourquoi cette projection mérite attention ? Parce qu’elle part d’un constat daté et chiffré – les résultats d’une étude GoStudent menée auprès de jeunes en 2023 – et qu’elle trace des scénarios concrets, pas des vœux pieux. C’est le type de travail prospectif qui aide à réfléchir aujourd’hui à ce qu’on prépare pour ses enfants.
Que pensent les jeunes d’aujourd’hui de leur école?
Le terreau sur lequel se construisent les scénarios de 2050 est fertile. Seulement 22 % des jeunes Français de 14 à 16 ans pensent que leur école leur fournit réellement les outils dont ils auront besoin pour leur avenir, selon l’étude GoStudent de 2023. Posez cette question à votre ado de 15 ans : vous obtiendrez probablement la même réponse sans hésitation.
Ce désenchantement n’est pas un simple caprice d’adolescent. Il coexiste avec une adhésion forte aux outils numériques : 74 % des jeunes affirment que les nouvelles technologies facilitent leur apprentissage. Ils ne rejettent pas l’école par paresse – ils la trouvent en décalage avec les ressources qu’ils utilisent par eux-mêmes.
Ce paradoxe – jeunes motivés par le numérique, mais peu convaincus par l’institution scolaire – est précisément ce que le travail de Tracey Follows cherche à prolonger. Si rien ne change structurellement, que deviendra ce fossé en 2050 ?
Comment Tracey Follows imagine-t-elle concrètement la rentrée de 2050?
La projection de Tracey Follows ne décrit pas une école avec des robots et des hologrammes. Elle décrit une transformation profonde de la forme scolaire elle-même : le bâtiment unique, les classes de 30 élèves au même niveau, les horaires fixes et les programmes nationaux uniformes pourraient tous appartenir au passé.
L’apprentissage personnalisé piloté par l’intelligence artificielle occupe le centre du scénario. Concrètement, cela signifie qu’un enfant progresserait à son propre rythme sur chaque matière, guidé par un système qui identifie ses lacunes en temps réel. Un élève pourrait être au niveau d’un CM2 en mathématiques et d’un lycéen en littérature sans que cela pose problème.
Les lieux d’apprentissage eux-mêmes évolueraient. L’école pourrait se diluer entre différents espaces : domicile, tiers-lieux, entreprises, espaces culturels. Les écoles à pédagogie alternative, qui fonctionnent déjà avec plus de souplesse sur les rythmes et les lieux, donnent une idée de ce que ce modèle pourrait produire à grande échelle.
Le rôle de l’enseignant ne disparaît pas, mais se reconfigure radicalement. Tracey Follows le voit davantage comme un coordinateur de parcours, un adulte de référence qui aide à donner du sens et à relier les apprentissages entre eux – moins comme un transmetteur de contenu que comme un guide de navigation.
L’IA au cœur de l’école du futur : promesse réelle ou projection optimiste?
Le chiffre parle de lui-même : 57 % des jeunes interrogés aimeraient apprendre grâce à l’IA dans les cinq prochaines années. Cette appétence est réelle. Mais entre vouloir utiliser un outil et construire tout un système éducatif dessus, il y a une marge que le livre blanc de GoStudent ne referme pas entièrement.
La fracture numérique reste le premier angle mort de ces projections. En 2023, des millions d’enfants en France n’ont pas accès à un ordinateur personnel à la maison, ou partagent une connexion instable avec plusieurs membres de la famille. Un modèle d’école piloté par l’IA suppose une infrastructure que tout le monde n’a pas. Les scénarios optimistes oublient souvent ce détail.
La question des données personnelles est une autre zone d’ombre. Un système qui suit un enfant de 6 à 18 ans – ses performances, ses erreurs, ses rythmes, ses difficultés – génère un profil d’une précision redoutable. Qui possède ces données ? Comment sont-elles utilisées ? Ces questions ne sont pas tranchées, et elles méritent d’être posées avant que le modèle ne soit déployé à grande échelle.
Enfin, le lien humain dans l’apprentissage n’est pas une variable secondaire. Des travaux en neurosciences de l’éducation montrent que l’attention d’un adulte, la relation à un pair, l’expérience d’un groupe sont des moteurs d’apprentissage que l’IA ne simule pas – elle les contourne. Les difficultés comportementales de certains enfants, par exemple, s’expriment souvent dans les situations de groupe et nécessitent une réponse humaine, pas algorithmique.
Ce que ces scénarios changent dès aujourd’hui pour les familles
Même si 2050 semble loin, vos enfants de primaire aujourd’hui seront des adultes actifs à cette date. Ce que Tracey Follows décrit concerne leur génération directement. La question pratique n’est pas « est-ce que je crois à ces scénarios ? » mais « qu’est-ce que je valorise chez mon enfant dès maintenant en fonction de ces tendances ? »
Les compétences à cultiver changent de nature. Mémoriser des contenus perdra de l’importance face à des systèmes capables de stocker et de restituer l’information en quelques secondes. Ce qui restera humain et donc précieux : savoir poser les bonnes questions, travailler en groupe, s’adapter, et donner du sens à ce qu’on fait. Ces compétences se travaillent dès 8 ou 10 ans, pas seulement au lycée.
L’accompagnement scolaire – cours particuliers, tutorat, soutien à la maison – évoluerait lui aussi dans ce contexte. Si l’école devient plus modulaire et personnalisée, l’adulte extérieur ne sera plus là pour « rattraper le programme » mais pour aider un enfant à comprendre comment il apprend, à identifier ses vraies lacunes, à garder le cap sur un parcours qui lui appartient davantage.
Les familles qui réfléchissent déjà à comment organiser le temps éducatif de leurs enfants en dehors de l’école ont peut-être une longueur d’avance – pas parce qu’elles ont raison sur tout, mais parce qu’elles ont pris l’habitude de ne pas tout déléguer à l’institution.
L’école de 2050 ne ressemblera probablement pas à une carte postale futuriste. Elle ressemblera à une société qui aura décidé – ou non – de mettre ses enfants au centre de ses priorités. C’est un choix collectif qui commence maintenant, dans chaque classe, chaque maison, chaque budget alloué à l’éducation.